Face à l’urgence climatique, faut-il démolir des bâtiments existants pour en reconstruire de nouveaux ? Ou faut-il d’abord réhabiliter, améliorer et valoriser ce qui existe déjà ? À la Butte Rouge, cette question mérite plus que jamais d’être posée.
La lutte contre le changement climatique nous oblige à regarder autrement la manière dont nous transformons nos villes.
Pendant longtemps, la performance d’un bâtiment a surtout été évaluée à travers sa consommation d’énergie une fois construit. Mais cette approche ne suffit plus. Le bilan climatique d’un bâtiment dépend aussi des matériaux nécessaires à sa construction ou à sa rénovation, des travaux réalisés et, lorsque l’on démolit, des émissions liées à la destruction et au remplacement du bâti existant.
Démolir n’efface pas le carbone déjà investi
Un bâtiment existant représente déjà une quantité considérable de matériaux extraits, transformés, transportés et assemblés.
Lorsqu’un bâtiment est démoli, ces matériaux disparaissent du patrimoine bâti et une nouvelle construction doit mobiliser de nouvelles ressources. La question climatique ne peut donc pas être limitée à la consommation énergétique du futur bâtiment : elle doit également prendre en compte le carbone incorporé dans les matériaux et les émissions générées par les travaux.
À la Butte Rouge, cette question est particulièrement importante. La cité-jardin possède déjà des bâtiments, des structures, des voiries et une organisation urbaine qui ont traversé plusieurs décennies.
Conserver et améliorer ce qui existe peut donc constituer un levier majeur de sobriété.
Une étude carbone réalisée pour la Butte Rouge
Cette question n’est pas seulement théorique.
Une notice carbone consacrée à la Butte Rouge, réalisée par Franck Boutté Consultants dans le cadre du plan-guide de la cité-jardin et datée du 28 avril 2023, analyse les émissions liées à l’énergie et à la construction des immeubles de logement.
L’étude précise toutefois qu’elle constitue une analyse « mono-critère », consacrée au carbone. Elle ne prétend donc pas, à elle seule, évaluer les autres dimensions environnementales, patrimoniales ou sociales du projet.
Deux îlots-tests pour mesurer l’effet des choix de projet
Pour aller au-delà d’une approche théorique, deux secteurs de la cité-jardin ont été étudiés plus précisément : l’îlot-test Mermoz et l’îlot-test Escaliers.
Deux équipes d’architectes ont élaboré des propositions combinant plusieurs types d’intervention :
- restauration,
- réhabilitation,
- extension,
- démolition-reconstruction,
- construction neuve sur emprise disponible.
La comparaison est particulièrement intéressante parce que les deux propositions ne font pas le même choix concernant le bâti existant.
Dans la proposition A, 7 bâtiments sur 18 ne sont pas démolis.
Dans la proposition B, ce sont 13 bâtiments sur 18 qui sont conservés.
Une différence de 41 % entre les deux propositions
Les résultats sont particulièrement instructifs.
Pour les deux îlots-tests réunis, la proposition A représente 23 170 tonnes équivalent CO₂, contre 16 446 tonnes équivalent CO₂ pour la proposition B.
La différence atteint ainsi 41 % des émissions totales.
L’intensité carbone passe également de 886 à 736 kg équivalent CO₂ par m² de surface de plancher, soit une diminution de 20 %.
Mais il faut être précis : ces chiffres ne constituent pas une comparaison simplifiée entre « démolition » et « réhabilitation ». Les deux propositions comportent des combinaisons différentes d’interventions et ne produisent pas exactement les mêmes surfaces.
Ce que montre l’étude, en revanche, est particulièrement intéressant : la proposition qui s’appuie davantage sur les surfaces bâties existantes présente une intensité carbone plus faible.
Préserver les bâtiments existants : un levier de sobriété majeur
C’est probablement l’enseignement le plus important de cette étude.
Dans son analyse des leviers de décarbonation, Franck Boutté Consultants écrit explicitement :
« La préservation de bâtiments existants […] [est] des leviers de sobriété majeurs. »
L’étude associe également cette préservation au maintien de places de stationnement aériennes et souligne le rôle du tramway voisin pour favoriser le report modal.
Cette conclusion mérite une attention particulière.
Elle signifie que, dans l’étude carbone réalisée dans le cadre du plan-guide de la Butte Rouge, conserver les bâtiments existants n’est pas considéré comme un obstacle à la transition écologique.
C’est au contraire identifié comme un levier de sobriété.
Le poids carbone des constructions neuves
L’étude permet également de comparer les ordres de grandeur des émissions associées aux différents types d’intervention sur les deux îlots-tests.
Les valeurs présentées sont notamment de :
- 440 à 450 kg CO₂e/m²1 pour la restauration,
- 482 à 605 kg CO₂e/m² pour la réhabilitation selon les projets,
- 840 à 926 kg CO₂e/m² pour les constructions neuves étudiées après démolition.
Ces valeurs ne doivent pas être transformées en une règle générale valable pour tous les bâtiments. Elles correspondent aux hypothèses et aux projets étudiés dans le cadre de cette notice carbone.
Elles montrent néanmoins une tendance particulièrement nette dans les deux îlots-tests : les interventions sur le bâti existant présentent ici des émissions incorporées sensiblement inférieures à celles des constructions neuves étudiées.
Réhabiliter ne signifie pas ne rien changer
Préserver l’existant ne signifie évidemment pas conserver les bâtiments sans travaux.
L’étude propose au contraire une stratégie de rénovation performante, visant à réduire les consommations énergétiques puis à décarboner l’énergie utilisée.
Elle envisage notamment une amélioration vers le niveau BBC Rénovation, puis différentes solutions de décarbonation de l’énergie, jusqu’à l’hypothèse d’un réseau de chaleur géothermique.
La stratégie proposée ne consiste donc pas à opposer patrimoine et performance énergétique.
Elle consiste à :
conserver → réhabiliter → améliorer les performances → décarboner l’énergie.
Les matériaux aussi doivent être décarbonés
L’étude insiste également sur la question des matériaux.
Elle recommande notamment de mobiliser des matériaux biosourcés et le réemploi, afin de réduire les émissions liées à l’énergie grise des travaux.
La notice prévoit ainsi une hiérarchie des leviers : sobriété, efficacité énergétique, énergie bas carbone, efficacité en matière, matériaux biosourcés et réemploi.
Cette approche rejoint une idée essentielle :
La meilleure tonne de carbone est souvent celle que l’on évite d’émettre.
Dans le bâtiment, cela signifie notamment se demander, avant de reconstruire, quelle partie de l’existant peut être conservée.
Même les infrastructures ont un coût carbone
L’étude montre que le raisonnement ne concerne pas seulement les immeubles.
Le stationnement des deux îlots-tests fait également l’objet d’une évaluation carbone.
Dans la proposition A, les infrastructures de stationnement représentent 2 420 tonnes équivalent CO₂, contre 1 260 tonnes dans la proposition B.
L’intensité passe de 93 à 56 kg CO₂e par m² de parking.
Cela illustre un principe général : chaque nouvelle infrastructure représente elle aussi des matériaux, des travaux et donc des émissions.
Le neuf peut aussi être bas carbone
L’étude ne dit pas que toute construction neuve doit être exclue.
Elle prévoit au contraire des prescriptions pour que les constructions neuves atteignent des niveaux d’émissions plus ambitieux que les seuls seuils réglementaires.
Elle propose notamment d’anticiper les seuils futurs de la RE2020 et de réduire progressivement le carbone incorporé dans les constructions neuves.
Cette nuance est importante.
Le débat n’oppose pas les bâtiments anciens aux bâtiments neufs.
Il oppose plutôt deux manières de transformer la ville :
détruire d’abord et reconstruire ensuite,
ou
conserver autant que possible, réhabiliter, améliorer et ne construire du neuf que lorsque cela est réellement nécessaire.
À la Butte Rouge, préserver l’existant est donc aussi une question climatique
La Butte Rouge n’est pas un terrain vierge.
Elle possède déjà des bâtiments, des structures, des espaces verts, des arbres adultes, des cheminements et une organisation urbaine constituée.
La notice carbone du plan-guide prend précisément en compte cette réalité : les bâtiments existants sont étudiés comme une ressource dans la stratégie de décarbonation.
Elle indique même que, puisque les bâtiments de logements existants ont plus de 50 ans, les émissions initiales liées à leur construction sont considérées comme déjà amorties selon la méthode utilisée.
Démolir un bâtiment ancien ne permet donc pas d’effacer son empreinte passée ; cela peut au contraire conduire à générer de nouvelles émissions pour le remplacer.
La question qui devrait être posée avant toute démolition
La question climatique n’est donc pas :
« Le bâtiment neuf sera-t-il plus performant que le bâtiment actuel ? »
Cette question est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante.
La véritable question est :
« Quel est le bilan carbone complet d’une réhabilitation ambitieuse comparé à celui d’une démolition-reconstruction ? »
Cette comparaison doit prendre en compte les travaux, les matériaux, la démolition, les déchets, les infrastructures, les consommations énergétiques futures et la durée de vie des bâtiments.
Et cette comparaison doit être réalisée avant une décision irréversible.
La Butte Rouge peut être un modèle de ville bas carbone
La notice carbone ne propose pas de figer la cité-jardin.
Elle propose au contraire de la transformer en réduisant progressivement son empreinte carbone.
Dans son scénario global, les différents leviers de décarbonation font passer le « gisement » étudié de 665 kt équivalent CO₂ à 277 kt équivalent CO₂, en activant successivement les leviers de sobriété, d’efficacité énergétique, de décarbonation de l’énergie et de réduction du carbone incorporé.
La transformation écologique de la Butte Rouge peut donc être pensée autrement :
ne pas repartir de zéro, mais faire évoluer profondément ce qui existe déjà.
Préserver la Butte Rouge, c’est aussi faire un choix climatique
La transition écologique nous oblige à changer notre manière de penser la ville.
Il ne suffit plus de regarder uniquement les performances du bâtiment qui sera construit demain.
Il faut également regarder ce que nous détruisons aujourd’hui.
La notice carbone réalisée pour la Butte Rouge apporte sur ce point un enseignement particulièrement important : la préservation des bâtiments existants fait partie des leviers majeurs de sobriété.
Préserver la Butte Rouge ne signifie donc pas refuser la transformation.
Cela signifie faire le choix d’une transformation qui s’appuie autant que possible sur l’existant :
réhabiliter les logements, améliorer leur performance énergétique, décarboner leur approvisionnement énergétique, préserver les bâtiments qui peuvent l’être et limiter les constructions nouvelles à ce qui est réellement nécessaire.
C’est une stratégie qui permettrait de répondre simultanément aux besoins des habitants et à l’urgence climatique.
Ne démolissons pas avant d’avoir comparé
Avant de démolir, regardons ce que nous pouvons conserver.
Avant de reconstruire, mesurons ce que cette reconstruction implique en matériaux, en énergie et en émissions.
Et lorsque la réhabilitation permet d’améliorer durablement les logements tout en conservant une partie importante de l’existant, elle doit être considérée comme une véritable stratégie climatique, et non comme une solution de second choix.
À la Butte Rouge, cette stratégie mérite d’être étudiée sérieusement et privilégiée.
Préserver ce qui existe, améliorer ce qui doit l’être et transmettre un patrimoine vivant aux générations futures : c’est aussi cela, construire la ville de demain.
Sources et références
Franck Boutté Consultants, La Butte Rouge – Des émissions carbone de l’énergie et de la construction des immeubles de logement, Notice carbone du plan-guide de la cité-jardin de la Butte Rouge, 28 avril 2023.
Document annexé au dossier de l’enquête publique environnementale : Notice carbone – Plan-guide de la cité-jardin de la Butte Rouge à Châtenay-Malabry.
- dioxyde de carbone équivalent par mètre carré ↩︎

